Par la Dre Anita Schug
La Dre Schug est une militante des droits de la personne rohingya et une neurochirurgienne expérimentée. Elle a été porte-parole du Conseil européen des Rohingyas (CER) et travaille actuellement en tant que médecin en Suisse. Dans son rôle de porte-parole du CER, la Dre Schug s’exprime sur les violations des droits de la personne qui ont lieu actuellement dans l’État de Rakhine et à Cox’s Bazar et a pris la parole devant les Nations unies au sujet de la crise des Rohingyas.
Les programmes humanitaires doivent être basés sur les besoins des personnes touchées par les conflits et les catastrophes. Ils doivent être inclusifs, justes, équitables et non discriminatoires. Ils doivent répondre aux besoins des groupes ciblés vulnérables tels que les femmes, les personnes âgées, les jeunes, les autochtones, les personnes handicapées et celles ayant des besoins particuliers.
L’intervention humanitaire se doit d’être pertinente, opportune, efficace et efficiente.
Il existe des preuves substantielles indiquant que bien souvent, l’action humanitaire ne répond pas aux attentes, aux besoins et aux priorités des personnes touchées par les crises. L’équipe de Grand Défi humanitaire a réfléchi à cette problématique et croit fermement que les communautés concernées doivent être entendues. Chris Houston, agent principal de programme, déclare : « Il est important de faire participer les communautés concernées, car ce sont elles qui ont les meilleures solutions pour résoudre leurs problèmes et répondre à leurs besoins ».
L’équipe de Grand Défi humanitaire m’a invité à faire part de mon expérience lors de la réunion annuelle de Grands Défis Canada à Berlin, le 17 octobre 2018, et à parler de l’importance de faire participer les personnes touchées par les conflits à la conception et à l’évaluation des projets humanitaires. J’ai profité de cette occasion pour souligner la détresse sans fin dont souffrent les Rohingyas, pour révéler les énormes lacunes concernant les besoins humanitaires et pour discuter de la manière dont nous y faisons face.
Lors de mon intervention devant le public et les donateurs, j’ai décidé de décrire la situation désastreuse des Rohingyas vivant dans le No-Man’s Land. Le No-Man’s Land est une bande de terre située entre la Birmanie et le Bangladesh. Je voulais apporter des témoignages directs de la part de Rohingyas qui n’ont pas accès à une aide humanitaire adéquate. Je voulais montrer que des enfants rohingyas innocents sont privés du droit à l’éducation. Je voulais que les gouvernements donateurs et les innovateurs puissent constater que les membres de ma communauté n’ont d’autre choix que de marcher dans leurs propres excréments, parce que personne ne pense à ces personnes – un groupe de personnes vulnérables qui ont besoin d’une aide humanitaire urgente.
Dil Mohd, mon frère Rohingya, est un leader de la communauté qui vit depuis août 2017 parmi les 5 000 Rohingyas dans le No-Man’s Land. Dil Mohd voulait désespérément montrer au monde entier les conditions de vie désastreuses de son peuple. Au petit matin du 17 octobre 2018, il a réalisé une vidéo de 5 minutes en Birmanie pour l’événement. Après avoir terminé le court enregistrement vidéo, il s’est efforcé de trouver un endroit approprié pour connecter son vieux téléphone intelligent à une bonne connexion réseau. La vidéo enregistrée était trop volumineuse pour être facilement transférée. Dans une tentative désespérée, il a coupé la vidéo en plus petits segments pour que le monde entier puisse la voir. Lors de sa quête d’une connexion internet efficace, sa batterie s’est déchargée et il a dû se battre non seulement pour obtenir de bons signaux, mais également pour savoir comment pouvoir recharger son téléphone portable.
Dil Mohd n’était pas le seul à se désespérer. À Berlin, où se déroulait l’événement parallèle du Grand Défi humanitaire, je commençais à m’inquiéter et je perdais tout espoir de révéler à quel point notre communauté rohingya avait été touchée par la catastrophe humanitaire provoquée par l’homme. Les groupes de discussion ont commencé, puis des discussions ouvertes ont eu lieu. Il y a eu ensuite une pause-café, puis on m’a donné la parole. Pendant mes interventions, je pensais encore à la vidéo de Dil Mohd, priant pour qu’elle soit transférée. Il ne restait que 5 minutes avant le discours de clôture de l’événement. Puis un son miraculeux a retenti dans la salle – le son « BIP-BIP » sur mon WhatsApp! Trois vidéos de Dil Mohd sont apparues pour informer le monde des besoins criants en matière d’aide humanitaire du peuple Rohingya bloqué dans le No-Man’s Land depuis le 25 août 2017. Dil Mohd a déclaré au monde entier qu’il n’y avait pas d’écoles pour les enfants rohingyas, ni de visites médicales prénatales pour les femmes enceintes rohingyas vivant dans le No-Man’s Land. Son intervention nous a permis de constater à quel point les conditions dans lesquelles vivent ces personnes sont épouvantables, et de comprendre les défis auxquels elles sont confrontées. Il était évident, d’après la vidéo, que l’abri temporaire qu’elles avaient construit ne résisterait pas à une heure de pluies de mousson légères. Les vidéos envoyées par Dil Mohd ont constitué le message le plus puissant pour le public de cet événement parallèle.
Pour résumer, on peut dire que les personnes qui vivent directement un problème et qui comprennent le mieux leurs problèmes peinent à se faire entendre et sont souvent ignorées. Lorsqu’on les intègre, ce n’est que de façon marginale.
Pour qu’une innovation humanitaire soit couronnée de succès, il est essentiel de faire participer les personnes touchées par les crises humanitaires et leurs communautés à la planification et à l’évaluation des projets, car elles sont les seules à pouvoir contribuer activement au processus, à donner un aperçu approfondi de leurs problèmes et des obstacles auxquels elles sont confrontées. Ce sont elles qui peuvent dire, grâce à leur compréhension approfondie de leurs problèmes, si un projet répondra à leurs besoins et s’il peut être mis en œuvre avec succès.
Dil Mohd, leader de la communauté Rohingya, Grands Défis Canada, et moi-même avons une chose en commun : relever le défi et y faire face. Pour Dil Mohd et les Rohingyas, le défi est de survivre au quotidien. Pour moi, en tant que médecin et militante rohingya, le défi est de faire connaître la situation critique des Rohingyas et nos besoins urgents aux organisations humanitaires et aux politiciens. Pour l’équipe du Grand Défi humanitaire, le défi consiste à trouver et à découvrir des innovations dans les domaines humanitaires afin de produire un impact important et durable pour les personnes touchées par les conflits et de créer de l’espoir et de la résilience.
